Domaine Barricade  

Le vendredi 18 au matin entre 7h et 8h, 1 douzaine de fourgons de gendarmerie et un camion de surveillance OEIL sont arrivés devant la maison du domaine libérée, aux Domaines sur la D81. La centaine de GM a encerclé la parcelle, un gros groupe (40, 50?) attendant devant la porte que la manœuvre soit terminé pour me dire « Monsieur, vous habitez ici ? si on veut je lui répond - On va entrer chez vous ».

Nous étions six à l’intérieur, deux habitants un peu durables et quatre companer@ de fRance et d’ailleurs. Devant, autour, personne. Ni du « mouvement d’occupation », ni d’autres composantes (alors que l’info était passé une demi-heure à l’avance sur le talkie, et qu’on savait depuis plus longtemps encore que les lieux « sans fiche » étaient visés par la 2e vague d’expulsion).  Le gros groupe de GM s’est répandu par le portail puis dans la maison (non sans que trois se cassent la gueule sur les quelques vélos qui trainaient malencontreusement devant la porte ;). L’huissier et le haut gradé (4 étoiles?) présent.es ont laissé une dizaine de minutes aux gentes pour prendre quelques affaires – on a sorti une caravane à la main pour la mettre sur le parking de la Petite Vacherie en face, pris les sacs déjà préparés et ce qu’on pouvait d’autre. S’ensuit un contrôle d’identité des présent.es :trois vérifiés à l’oral, deux sur papier, un refus d’identité – qui est bientôt emmené pour être mis en GAV à la gendarmerie de Mitrie à Nantes.

Au bout d’un certain temps (2h?) après avoir fouillé la maison et les autres bâtiments, que des déménageurs collabos aient emporté non seulement tous les matelas et le matos de cuisine sur ordre de l’huissier, et les flics du matériel informatique qui servait pour l’accès internet collectif, les flics avancent leur dispositif d’une quinzaine de mètres, laissant l’entrée accessible. On en profite pour retourner dans la maison (domaine re-libérée). Les flics s’en aperçoivent bien sûr, reviennent au bout de dix minutes pour nous ré-expulser. On ressort avec quand même quelques affaires supplémentaires. Puis un peu plus tard, rout le dispositif s’en va. On retourne dans la maison. domaine re-re-libéré. On passe quelques heures à mettre des affaires en sécurité, avant que le dispositif revienne et que les flics nous ré-ré-expulsent.

Vers 17h, l’entreprise de maçonnerie (qui venait de murer le Phoenix) arrive et commence à travailler. À 17h30, elle se barre. Peu après 18h, les GM aussi. On rentre voir, il y a juste un mur posé devant l’ancienne porte de devant depuis longtemps condamnée. Toutes les autres ouvertures sont juste fermées d’un petit scotch rouge (« gendarmerie nationale, ne pas ouvrir »).

10mn plus tard, quelques dizaines de personnes qu’on n’a même pas appelé arrivent et réouvrent la maison (le joli hasard de la zad - l’harzad ?), posant les parpaings sur la route devant le lieu (on apprend pendant ce temps que le copain arrété va sortir sans rien, et qu’une copine de Nantes le ramène sur zone). Ensuite, quelques personnes arrivées entre-temps utilisent les parpaings démurés pour construire une petite chicane pour protéger le portail, qui sera joliment décorée (des plantes, des miroirs et des slogans, « merci pour le matos ! », « rien ne se perd, tout se transforme »).

Nous, on retrouve la baraque, et constate la disparation de pas mal de choses (en plus des matelas, gaz, le matos informatique et quelques livres dont Le petit manuel d’autoconstruction et les deux tomes du Guide d’autodéfense numérique). Mais les flics ont laissé l’eau et l’électricité, et pas mal de mobilier (visiblement, ils ne conçoivent pas qu’on puisse dormir sur un canapé). Alors on décide de rester là, à quelques uns (domaine re-re-re-libérée).

On est contre toutes les expulsions, non ? Il y a une manif de réoccup’ dimanche, non ? Ou c’est juste « symbolique » ? Les autres composantes n’ont-elles pas dit qu’elles défendraient les lieux en dur ? (et leurs habitant.es, ou pas ?)

Le lendemain, debout avant 5h, on a le temps de mettre en sécurité quelques affaires encore, puis on quitte la maison au cas où. Vers 9 ou 10h, revenant du sud de la D81 pour aller vers Notre-Dame-des-Landes parce que je m’éloigne pour le week-end, je vois une voiture banalisée et une camionnette de gendarmes qui arrivent du nord et s’arrètent à la Rolandière. Quelques gendarmes, visiblement gradés, sortent de la voiture et se dirigent vers les deux personnes présentes devant la Rol’, pendant que je les rejoins.

Le plus haut gradé présent explique qu’ils sont revenus parce qu’ils avaient entendus que Phoenix et Domaine libérée avaient été réoccupés, qu’ils revenaient vérifier, et que la semaine suivante ils « procéderaient à la déconstruction du Domaine, du Phoenix et de la Freuzière ». Je demande au gradé qui cause si je peux me rendre à NDDL, il me dit que oui, avec une escorte. Je pars donc sur la D81, et traverse tout le dispositif qui s’étend du chemin de la Friche à après laVacherie escorté par un puis deux GM. En passant à côté du Domaine libérée, je ne peux rien voir à cause de la haie de flics, mais j’entends des bruits de coups de masses, de bris de verre ou de faïence, etc.

Après je ne suis pas là jusqu’à dimanche après-midi. Il se passe plein de trucs que je raconte vite fait de ce que j’en ai compris.

À l’intérieur de la maison, les flics ou leurs collabos ont tout détruit : les cloisons, le toit de la maison, les éviers, baignoire, sanitaire, tuyauterie et chauffe-eau sont percés, la machine à laver collective a été renversée et cassée, ainsi qu’une partie du mobilier, comme l’échelle pour monter dans le grenier sleeping,…  Le dimanche, pour la réoccupation, plein de monde débarque spontanément et/ou s’organise pour aider le domaine libérée (malgré les quelques personnes du CMDO – Comité pour le,maintien de l’ordre ? – présentes à la Saulce qui tentent de dissuader les gens de le faire !). Peut-être une cinquantaine de personnes, de plein de pays, dont un bon nombre qu’aucun.e des occupant.es récent.es du domaine ne connaît, se succèdent pour trier, récupérer ce qui peut l’être, faire des allers-retours en véhicule pour emmener ça sur d’autres lieux où ça peut servir, et déposer le reste du matos sur la route. Quand j’arrive à pied depuis le nord en fin de journée, je ne comprends pas bien ce que je vois au début. Avant de comprendre : c’est une route des chicanes !

Il y a une discussion un peu tendue, en mode dialogue de sourds, avec des personnes de l’ACIPA et des voisin.es, sur la présence des chicanes et la re-re-re-re-libération du domaine (et puis sur les fiches, et le refus de la légalisation). En très gros, d’un côté ça dit, « en démurant et réoccupant la maison, vous donnez aux flics la légitimité pour la démolir – voire pour démolir toutes les maisons pour certain.es – et les chicanes, c’est de la provocation, ça leur donne aussi une raison de venir – vous n’aviez qu’à faire un projet », de l’autre « Si les composantes tenaient leurs engagements de défendre les lieux de vie et leurs occupant.es, on n’aurait pas besoin de barricader, ou moins, et on pourrait le faire de manière plus négocié. Là on est seul.es face aux flics, on se défend comme on peut, à notre manière qui n’est pas la vôtre, mais a tout autant contribué à l’abandon du projet d’aéroport et à la défense de la zone ».

Bref, incompréhension mutuelle, divergence d’intérêts concrets, et pas mal d’a priori (des personnes disant être voisines expliquaient que le lieu était « privatisé par des gens qui ne font rien », ne sachant même pas que le domaine était un lieu de passage pour beaucoup de monde, avec des outils collectifs – douche, machine à laver, ordinateurs et internet – utilisés largement, même par des gentes avec qui on n’est pas d’accord politiquement ou qui ne sont pas nos potes).

Au domaine, le dimanche soir, ça s’organise, ça chill, ça prépare un peu la boum de réoccup’ prévue le soir, où la cour du domaine se retrouve plus remplie que depuis bien longtemps. Et après la boum, ça discute, à une trentaine de personnes dont pas beaucoup d’ancien.nes occupant.es de la zad. Pas de tour de parole, de la traduction, et tout le monde s’écoute, et réfléchit ensemble, et ce jusqu’à 2h du mat’. Organisation, tactique et stratégie, enjeux de la réoccupation – action directe, sens politique de nos actes, risques collectifs, implication de chacun.e.

Puis ça s’endort doucement ou ça veille, au son d’un violon qui nous chante des chants de luttes. A las barricadas semble avoir du sens, pour une fois. L’état d’esprit me rappelle certains de mes premiers moments sur la zad, il y a quelques années de ça. La zad ne serait pas morte ? Ou la zad est morte, vive la zad, en nous pour longtemps ?

Lundi matin, ce matin (ou plutôt hier, vu que j’écris ça dans la nuit de lundi à mardi), on se prépare tôt à la venue des flics, organisé.es pour les retarder au maximum, et pour ralentir si possible la venue des machines, en ne faisant pas courir trop de risques aux défenseureuses du lieu. On sait que seul.es, on tiendra pas très longtemps. Mais si on est malin.es, on les fera bien chier, et peut-être qu’un peu de soutien viendra, et les freinera encore plus, et que la démolition sera trop galère à faire ce jour-là.

Et puis une chouette surprise, certaines composantes sont plus correctes que d’autres, et un Naturaliste en lutte passe par là ce lundi matin, pour recenser les espèces protégées présentes dans les trois lieux en dur voués à la démolition – justement, « chez nous », c’est aussi chez des hirondelles, des pipistrelles, et une autre espèce de chauve-souris dont j’ai oublié le nom.

En tous les cas, même si on perd le lieu, les GM ne l’auront pas à prix libre, comme ils ont eu l’ancienne route des chicanes sur la D281. Et puis ça fera toujours un point de cristallisation, qui soulagera peut-être la pression sur les autres lieux de la zad, et que pour une fois, on aura choisi.

Viendront, viendront pas ? C’est férié aujourd’hui, disent certain.es. Il n’y aura pas d’entreprises de BTP pour démolir. Oui, mais ils ne vont pas laisser des chicanes sur la D81, disent d’autres, ils viendront de toute façon. Bref, on n’en sait rien. La matinée avance, et toujours rien. Vers 10h30, des fourgons de flics passent sur la zone, mais pas par là. Ils ne viennent pas du tout de la journée de lundi. Pendant ce temps, des gens repartent, se reposent, d’autres arrivent.

Cette nuit, rebelote. On s’organise et on attend. On ne sait pas quand les GM viendront, mais on sait qu’ils viendront. Si des gentes veulent soutenir la réoccupation, iels sont les bienvenues. On ne sait pas si on pourra défendre le lieu longtemps – et probablement pas, la situation « militaire » de l’endroit est à chier. Mais on sait que celleux qui le veulent essaieront, sans non plus jouer les héro.ïnes ou les martyres, en faisant tout ce qu’elles peuvent pour protéger le lieu et chacun.e de celleux qui le défendront.

Pourquoi on a fait tout ça ?Quelques raisons partielles et partiales

Parce que cellui qui ne se bat pas a déjà perdu (et s’il peut parfois négocier, ce sera depuis une position de capitulation, et les termes ne peuvent pas être avantageux dans ces cas-là…),

Parce chez nous, il y a eu habitant.es ou de passage, des gentes sans papiers, des gentes recherché.es, personnes qui jamais n’auraient pu faire aucune fiche ou convention que ce soit avec l’État même si elles l’avaient voulu. Que nous sommes solidaires de toutes celles dont c’est cas. Et que pour celleux d’entre nous qui auraient pu faire une « fiche/un projet » « pour protéger les autres », he bien…  On ne pense pas que ce soit très émancipateur de « lutter » en faisant de nos privilèges un parapluie (« un manteau »?) pour protéger celleux qui n’en bénéficient pas, sans se battre contre la structure sociale qui fait que certain.es ont ces privilèges et d’autres non,  

Parce qu’on n’a pas protégé l’Est en lâchant les chicanes de la D281 pour sauver le Sabot et Lama faché, puis en lâchant le Sabot pour sauver Lama faché, puis en lâchant Lama Faché pour sauver l’Est…

Parce qu’on en a eu marre d’accepter le chantage (comme avec la mafia : « si tu paies, on te protège ; sinon, ce qui t’arrivera sera de ta faute) ; marre de courber l’échine, de baisser la tête, de ravaler notre rage et d’accepter sans résister le pouvoir de l’État ; marre de se laisser faire dans un truc qu’on appelle encore « une lutte », semble-t-il de plus en plus pour le spectacle et la plus-value symbolique que ça rapporte, à mesure que les années passent.

Je dis on parce que tout ça c’est fait collectivement, et que ces décisions ont résulté de l’attente et de la volonté de plein de personnes diverses qui ont contribué à la victoire contre l’aéroport mais ont participé à cette lutte, depuis peu ou depuis longtemps, en s’y engageant au-delà, contre « le monde de l’aéroport », y compris en cherchant à lutter contre ce que nous pouvons en reproduire entre nous. Si c’est une fin, c’est une belle fin, grosse de plein de débuts.

Merci à toutes les personnes solidaires et en lutte, et à tous les animaux humain.es ou non qui ont fait vivre ce lieu et l’ont pris comme la maison ouverte que c’était, la leur pour un soir ou plus longtemps

/ especial muchas gracias a las companer@s // thanks everyone for solidarity and struggle

Chicane

PS : Ce matin, les flics sont venus sur zone. 50 fourgons, 2 blindés, 4 jeeps du PSIG. Je n’ai pas pu rester au domaine, je devais aller en ville tôt, et avoir des papiers sur moi, etc. Selon les dernières infos que j’ai reçues, la moitié du dispositif allait de Gourbi vers la Saulce en chargeant celleux qui étaient sur sa route. L’autre moitié, on ne savait pas trop. Peut-être pour le domaine libérée ?

La boule au ventre, rage et joie, et beaucoup d’amour et d’admiration pour les compagnon.nes de partout venu.es défendre ce lieu. Attention à vous les copaines !