Je ne ferais pas un historique complet relatant les mauvaises relations entre Saint Jean et leurs voisinages, cela me ferait perdre beaucoup trop de temps. Je veux juste noter que depuis le début des expulsions, les divergences politiques et l’omerta de Saint Jean concernant les stratégies de défense du quartier, n’ont fait que renforcer ce sentiment de méfiance et d’absence totale de confiance. Le fait de quitter les guets et de réouvrir les barricades, que Saint Jean tenait, sans prendre la peine d’en
informer le quartier, le jeudi 17 mai, en est un exemple parmi tant d’autres.

Je souhaite plutôt me concentrer sur la journée du vendredi 18, jour de l’expulsion et de la destruction de trois lieux de l’ouest. Elle a été marquée par deux événements particulièrement choquants.

Les flics sont arrivés à 6h, tout a été extrêmement rapide. Ils ont commencé par attaquer la Freuzière, puis les flics se sont attaqués à la barricade Déchet’, qui fermait l’accès à la Pré-Fight, la Mogette Cosmique et la Tarte. L’isolement des copaines était tel qu’illes se sont rapidement retrouvées au carrefour de Saint Jean cabane. Les keufs étant en train de faire une « inspection visuelle » à St J. ferme, presque tout le quartier s’est retrouvé nassé à cet endroit. A 7h08, les flics attendaient les pelleteuses pour la destruction des caravanes de la Freuzière et de la cabane de la Tarte. Quelque temps plus tard, ils faisaient bruler la Pré-Fight, bien loin des journalistes.

Mais la violence subie lors de cette journée ne s’est pas arrêtée là. C’est d’ailleurs à partir de ce moment du récit des copaines que j’ai commencé à vriller. J’ai alors immédiatement pris papier et crayon dans le but d’éviter toute transformation et mauvaises interprétations de ma part. L’accueil et la violence des propos tenus par les personnes de Saint Jean Cabane aux copaines venues se réfugier sont inqualifiables. Je vais tenter d’en faire une liste (non exhaustive), afin que vous puissiez vous en
rendre compte par vous-même :

  • « Nen mais ne restez pas là au milieu du carrefour, vous allez attirer les flics, ça serait mieux si vous partiez »
  • « Nen mais vous n’avez pas d’eau ? Fallait penser à en prendre ! » (Heureusement que les copaines ont réussi à prendre dans la fuite un bidon au camping)
  • « Nen mais là, on n’a pas grand-chose pour vous héberger »
  • Quelqu’une de la médic’ vient demander du pain à la cabane et se fait dégager : «Mais va falloir nous laisser tranquille, nous laisser de l’espace et arrêter de nous dépouiller »
  • En entendant des bruits de machines, une copaine demande aux personnes qui sont sur la terrasse en hauteur « Tu vois ce qui se passe à la cabane ? » « Mais quelle cabane ? » (Je vous laisse imaginer le ton) « Ben la tarte ! »
  • « Ok, vous venez vous réfugier chez nous, mais vous nous laissez faire, vous vous mettez dans un coin, et vous la fermez » (bien entendu, je ne parle pas là d’un coin dans la cabane, mais plutôt dans un champ plus loin en plein soleil)
  • « Mais allez-y là ! Les flics sont peut-être pas par ici, ça serait bien que vous y alliez pour vous casser »
  • « Vous voyez vous n’avez pas de soutien, faudrait peut-être vous poser des questions sur vos stratégies » (Ce qu’il faut préciser, c’est que les quelques personnes qui ont essayé de venir à l’ouest, se sont arrêté à St Jean pour demander leurs chemin, on leur a répondu que ce n’était pas la peine, ce n’était pas l’envie du quartier qu’il y ait du monde)


La situation était tellement oppressante, qu’illes ont eu l’étrange sentiment que si les keufs se faisaient plus insistants, ils allaient se faire balancer. Illes ont finalement réussi à s’échapper de cette nasse, vers 12h/13h, afin de se mettre en sécurité, et de trouver un accueil plus chaleureux ailleurs.

L’ « appel » de Saint Jean : « Au secours on est nassées, on a besoin de soutien finalement, et puis on fait un grand banquet (spécialité appeliste n’est-ce pas), et une lecture de Damasio, avec des journalistes, pour montrer comme on est oppressées, prenez vos CNI pour (vous auto ficher) passer les lignes de keufs » a fini d’achever les copaines déjà bien abattues par cette matinée hallucinante.

Illes remercient malgré tout l’équipe médic présente là-bas, qui leurs ont apporté pain, Nutella, pâte de cacahuète et tous leurs soutiens. Heureusement !

En fin de journée, une fois les keufs enfin partis de l’ouest, les copaines sont retournées sur les terrains vagues laissés par les pelleteuses. Nous pouvons toustes imaginer à quel point l’émotion qui les a submergé à ce moment était forte. Elle s’est largement intensifiée, lorsqu’il a fallu retourner à la caravane médic de Saint Jean, rechercher les quelques affaires qu’illes avait réussi à sauver.
Retraverser ces tablées de gentes aux regards méprisants, dans un silence de mort, a été pour certaines l’humiliation ultime de la journée.

Sur le chemin du retour, des copaines se sont alors mises à chanter « le brin d’herbe » de Brigitte Fontaine. Puis l’écœurement grandissant, il y a eu des « Merci pour l’accueil, le café et le soutien de ce matin » des plus sarcastiques. Ça s’est terminé en « collabo », « traitre »… et j’en passe, mais vous voyez le ton. Je regrette amèrement les insultes à caractère sexistes, putophobe qui sont sortie de la bouche de certaines personnes. En aucun cas cette situation était préméditée. Je conçois que cette petite partie de lâchage de pression, de colère et de rancœur n’était pas des plus futées, et que l’alcool n’a pas aidé à rendre la situation intelligente.

Ce que je ne conçois pas, c’est l’arrivée en courant d’une vingtaine ou trentaine de personnes venant de Saint Jean, cagoulées, armées de matraques, pieds de biche, barres de fer, gazeuses, cagettes remplies de canettes vide… Il me semblait pourtant que ces équipements étaient destinés aux keufs, ou au fachos, et non à des copaines en plein désarrois.

Je vous laisse imaginer l’attitude viriliste et dominante de ces personnes qui, visiblement, ont été dans l’incapacité totale d’apprécier la situation à sa juste valeur ni de manifester, depuis le début de la journée, ou même de la présence policière sur zone d’ailleurs, la moindre empathie. En même temps, je suis plus écœurée que surprise, puisque finalement la seule stratégie que je leur connais, c’est celle de la domination, l’autoritarisme primaire et la peur.

S’en est suivit quelques échanges bien épicés, à base d’intimidation, allant de : « non mais ça va de quoi tu te plains, t’es pas la première personne à qui ça arrive », « oui bah moi j’ai été en taule », à : « toi là ! Tu fais quoi là ! Tu fais quoi ici ! ». Ah j’oubliais les coups de lattes aux potes qui essayaient de baisser les barres de fer…

Finalement, les quelques « cagoulées » venant de Saint Jean qui ont commencé à comprendre la situation, sont, petit à petit, retournées chez illeux. Les plus récalcitrantes (pas toustes des habitantes de longue date d’ailleurs) ont fini également par faire demi-tour sur la demande des quelques habitantes de St Jean ferme qui ont daigné discuter pour comprendre et apaiser les tensions. Ah enfin une attitude intelligente, je commençais à ne plus y croire !

Des habitantes de la ferme, et des « expulsée de la matinée » ont continué la discussion à un coin de table du hameau pour tenter de crever un abcès déjà bien trop gros. La violence ne s’est malheureusement pas arrêtée puisque là encore, des gentes attablées se sont encore permises de leurs demander de dégager. Afin d’être la plus juste possible, je trouve important de préciser que la situation vécue dans la matinée ne venait pas de toustes. En effet, suite à cette discussion, quelques habitantes de la ferme ont été désolées et choquées de ce que les copaines avaient subi.

Je me demande tout de même, Saint Jean Cabane, (et autres qui se reconnaitront dans ces pratiques) si vous avez oublié vos valeurs de solidarité, de volonté de commune et tutti quanti. Si c’est le cas, à quoi doit-on s’attendre encore de votre part dans les jours et les mois à venir ?

Cette colère ne me quitte plus, à cause de cette journée, mais aussi car il me semblait pourtant que sur la zad, nous défendions, entre autre, les refus de rentrer dans les cases que l’état nous impose. Il me semblait que nous défendions la solidarité et l’entraide face à l’oppression de l’état de droit. Non seulement nous sommes en plein dedans, (merci les fifiches de la zazad), mais en plus celleux qui les refusent se font totalement écraser de l’intérieur. Mais quand est-ce que vous allez comprendre que
vous jouez le jeu de l’état en accentuant les divisions internes (entre autre) ! Ou peut-être que je me trompe complétement sur ce qu’est une zone « hors contrôle » ? Que peut-être le seul objectif de certains groupes, dominants sur cette zone, c’est seulement de se faire son petit cocon privé quitte à détruire tout sur son passage ? Mais vous savez, il y a plein de ferme à louer ou à acheter pas chère partout ailleurs. C’est parce que c’est plus facile ici que vous venez tout détruire ?

Comme l’a dit très justement une amie : « Le cancer est né dans le poumon de la Zad », et je ne vous en remercie pas.

Je suis certes épuisée de devoir me battre à la fois contre l’état policier et capitaliste, contre ces groupes qui s’inscrive dans les mêmes logiques tout en faisant semblant de partager nos valeurs, et contre les fachos qui prennent de plus en plus de place... La liste des oppresseurs s’allonge de jours en jours… Mais je reste déterminée, et refuse de laisser passer ces actions dignes des actions fachistes.

Je ne signerais pas ce texte par peur de finir dans un (voir deux) coffre.

Bien à vous.

Une révoltée.

PS : Dans le but d’éviter toute forme de rumeur, et afin de valider l’exactitude des propos entendus dans la matinée, ce texte a été lu et relu par les personnes ayant subi cette violence. Le texte dans son entièreté provient de ma propre initiative.

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